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Publié par la cgtr

Interview de Philippe Martinez dans Libération 16 septembre 2015 : « L’égalité des salariés devant la loi est en péril »

Pour le secrétaire général de la CGT, faire primer les accords collectifs sur la loi « reviendrait à avoir un code du travail par entreprise, en fonction de la taille ou de la présence syndicale ».

Philippe Martinez, le patron de la Confédération générale du travail (CGT), compte peser sur la rentrée sociale, chargée en dossiers explosifs. Avec le syndicat Solidaires et la Fédération syndicale unitaire (FSU), il appelle à une journée de mobilisation le 8 octobre.

Le rapport Combrexelle, remis au Premier ministre la semaine dernière, a ouvert la voie à une évolution du code du travail donnant plus de place aux accords collectifs. Une mauvaise idée selon vous ?

Il faut lire entre les mots. La position du gouvernement est très ambiguë. D’un côté, on nous assure qu’on ne touche pas au socle du code du travail, c’est-à-dire au salaire minimum et au temps de travail, mais de l’autre, on nous dit que les entreprises pourront faire ce qu’elles veulent. Le risque, c’est d’avoir des règles de référence qui, dans les faits, ne s’appliquent pas puisqu’il est possible d’y déroger. Nous sommes résolument contre une loi qui acterait l’inversion de la hiérarchie des normes. Cela reviendrait à avoir un code du travail par entreprise, en fonction de la taille ou de la présence syndicale. Et cela mettrait surtout en péril le principe d’égalité des salariés devant la loi. C’est contraire aux valeurs de la République. Il n’y a pas un code de la route par département, que je sache !

Le Premier ministre a toutefois fermé plusieurs portes, en promettant notamment de ne pas toucher au temps de travail…

Certes, mais nous nous appuyons d’abord sur la réalité. Regardez ce qui se passe chez Smart, où la direction propose aux salariés de travailler 39 heures payées 37 heures. C’est bien une dérogation au code du travail !

Mais ne disiez-vous pas, récemment, être favorable à un allégement du code du travail ?

Bien sûr. Il faut enlever toutes les dérogations patronales. Attention, nous ne sommes pas contre la négociation d’entreprise ou de branche. Nous y sommes même favorables lorsqu’elle permet d’améliorer les conditions de travail.

Vous êtes aussi pour la hausse du seuil de validité des accords d’entreprise à 50 % des voix aux élections professionnelles…

Oui. C’est un plus pour la démocratie sociale que l’on réclame depuis 2008. Mais la démocratie, cela s’organise. La question, c’est donc de savoir comment on l’encadre. Lors des négociations, trop souvent, la signature est conditionnée à autre chose, comme la fermeture de l’usine ou des licenciements. Si la démocratie, c’est choisir entre se couper le bras gauche ou le droit, ce n’est pas possible. Sur le terrain, les représentants syndicaux doivent avoir du temps et des moyens pour expliquer le contenu d’un accord. Mais cela nous a été refusé dans le cadre de la loi Rebsamen.

Vous plaidez pour de meilleures conditions de dialogue social dans les entreprises, mais en même temps, vous menacez de ne pas participer à la conférence sociale du 19 octobre. N’est-ce pas contradictoire ?

Actuellement, on est davantage dans un monologue social que dans un dialogue. Le gouvernement n’a pas tiré les leçons de l’échec de la dernière négociation entre partenaires sociaux. Qu’il commence par revoir les modalités, pour qu’on ne discute pas toujours d’un texte écrit par le patronat… Quant au prochain rendez-vous, pour l’instant, on ne sait pas exactement ce qui va s’y discuter. Si c’est pour casser le code du travail, on n’ira pas. Mais si c’est pour parler des salaires ou des 32 heures, on ira en courant.

Vous voulez donc remettre les 32 heures sur la table ? C’est indispensable ! Quelle est la dernière réforme qui a permis de créer significativement des emplois dans ce pays ? Les 35 heures. On ne dit pas que c’est la seule solution, mais c’est une des solutions. Nous réclamons un état des lieux sur le temps de travail. Est-ce que le problème, c’est les 35 heures ou leur application et les cadeaux accordés aux patrons ? Il faut dire stop aux lois qui restreignent les droits des salariés. Nous avons besoin d’autre chose.

C’est pourquoi vous serez dans la rue le 8 octobre, pour demander un nouveau cap au gouvernement ?

Il faut regarder la situation dans sa globalité. On nous vend le « pacte de responsabilité » comme la panacée, mais depuis 2013, c’est beaucoup d’aides pour les entreprises, et rien pour les salariés. Et puis, le gouvernement est patron, aussi. Est-ce que dans les hôpitaux, ça va bien ? Est-ce que les salaires des fonctionnaires ont augmenté ? Non. En trois ans, il y a eu des lois plutôt bonnes sur des problématiques sociétales, mais sur le travail, pas grand-chose. Les dividendes des actionnaires flambent, le patrimoine des grandes fortunes augmente, les inégalités se creusent, il y a de plus en plus de chômeurs. Mais on continue de faire les yeux doux aux patrons, de dire que le travail est un coût, qu’il faut de la flexibilité. Il n’y a aucune rupture par rapport aux politiques précédentes. Les derniers rendez-vous syndicaux ont eu du mal à drainer du monde…

En période de crise profonde, c’est compliqué. Quand la CGT dit des choses qui ne sont pas celles formulées par les milieux autorisés, comme disait Coluche, elle est à contre-courant. Mais cela ne veut pas dire qu’elle a tort. Et le contexte international pèse. Ce qui s’est passé en Grèce, c’est un déni total de démocratie. Ce n’est pas de nature à mobiliser.

Que dire du nombre de syndiqués qui ne cesse de baisser en France ?

Il est vrai qu’il faudrait plus de syndiqués. Mais n’oublions pas tout de même que la CGT a plus d’adhérents que l’ensemble des partis politiques en France ! Soit entre 670 000 et 680 000 en 2014.

Un syndicalisme fort, c’est aussi la condition d’un dialogue social de qualité. Comment lui donner un second souffle ?

Actuellement, il y a une tendance à vouloir aspirer les représentants syndicaux loin des réalités du monde du travail. C’est ce qu’on appelle l’institutionnel. Notre démarche est, au contraire, d’être à côté des salariés. Il faut rééquilibrer le temps passé dans les institutions et celui consacré au terrain. Les salariés doivent aussi être plus impliqués dans les décisions. Mais n’oublions pas que le premier frein à la syndicalisation, c’est la peur de la répression.

Auto-entrepreneurs, indépendants : le monde du travail a aussi changé. Les syndicats ont-ils quelque chose à offrir à ces nouveaux travailleurs ?

Il y a surtout beaucoup de personnes privées d’emploi et de précaires. On s’en occupe, mais pas assez. En parallèle, une nouvelle forme de travail indépendant se développe. Ces travailleurs ont tendance à croire qu’ils sont leur propre patron, alors qu’en fait, dans leur grande majorité, ils s’auto-exploitent. On nous présente cela comme l’avenir, porté par les nouvelles technologies, mais il y a beaucoup d’abus de la part des entreprises. Il faut un débat sur ce sujet. Car, pour l’heure, le code du travail ne peut rien pour eux. Ils sont hors champ. Mais la priorité reste le maintien de la grande majorité des travailleurs dans le salariat.

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